Archive pour identité judiciaire

où Lognon lit quelques lignes

Posted in collectif Burma, flics et privés, marquis, marquise with tags , , , , , , , , , , on mars 23, 2010 by michel brosseau

Drôle de patchwork qui s’était affiché sur l’écran, ces phrases sans queue ni tête, où pas une seule fois n’apparaissait la moindre référence, même déguisée, ni à la marquise ni à sa sortie à cinq heures : ça a débuté comme ça / dans ce bureau de crasse et de sommeil, dans ce décombre de ville momifiée et recuite dans son immobilité ruineuse, c’était comme une lézarde de ténèbres entr’ouverte en plein midi, comme le cauchemar pourri de ce sommeil séculaire qui crevait, qui se levait devant nous, qui descendait les marches / quelquefois pourtant, un curieux se haussait par-dessus la haie du jardin, et apercevait avec ébahissement cet homme à barbe longue, couvert d’habits sordides, farouche, et qui pleurait tout haut en marchant / il cessa d’éprouver comme un scandale d’être entouré d’éléments qui n’étaient pas à leur place, car, ayant pris conscience d’un monde différent, il comprit que cette vision pouvait s’étendre à la rue, à la Galera, à son complet bleu marine, à son emploi de la soirée, à son bureau demain matin, à sa décision de faire des économies, à ses vacances d’été, à son amie, à sa vieillesse, à l’heure de sa mort / comme c’était loin déjà, mille fois plus lointain que le souvenir de son premier amour ou de sa mère mourante, eût-il dit ! / la voiturette de la marchande de glaces et de sucettes était toujours à la même place, contre le mur de l’ancienne caserne, et, de son banc, il pouvait voir les enfants se presser autour, se bousculant, se haussant sur la pointe des pieds pour essayer de voir à l’intérieur de la glacière, quand la femme soulevait un des étincelants couvercles en forme de chapeau chinois, plongeait le bras et le ramenait avec au bout de la palette la motte de glace aux couleurs pâles : rose, vert d’eau ou jaune. Lognon ne poursuivit pas sa lecture plus avant. Birotteau avait certainement raison. Tout cela était codé. De l’anodin en apparence qui vous emmenait sûrement beaucoup plus loin. Le commissaire poussa un profond soupir. Quelle affaire ! « Birotteau, évidemment, vous me tenez au courant dès que vos gars ont pu décrypter ne serait-ce que le début d’un petit quelque chose… Je dois filer ! Il faut que j’aille jusqu’à Meudon… l’ancienne bonne chez les de la Bôle… J’y vais à tout hasard… Au point où on en est !… »

où les disques durs confirment qu’on n’a pas à faire à des tendres

Posted in collectif Burma, flics et privés, Jean Valgrand, marquis, marquise with tags , , , , , , , , , , , , , , , on mars 22, 2010 by michel brosseau

Les yeux fixés sur l’écran de l’ordinateur, teint pâle de fatigue et les traits tendus à l’extrême, Lognon semblait ne pas comprendre, lisant les uns à la suite des autres tous ces noms des membres du collectif Burma, pseudonymes plutôt, pas un seul ne manquant de faire référence à la littérature, improbable liste de personnages romanesques, tout aussi improbable que cette marquise qui s’obstinait à sortir à cinq heures. Cette affaire, décidément, bousculait trop ses habitudes. Cette façon qu’avait le réel de basculer sans prévenir du côté des bouquins. Trop de fantômes dans cette enquête, et même lui qu’on tentait d’attirer du côté des ombres. Il n’irait pas. Il résisterait. S’accrocherait. C’est la voix de Birotteau qui le tira de ses réflexions confuses. « Et ce n’est pas tout, commissaire ! Non seulement nous avons trouvé la liste de votre groupe terroriste, mais nous avons aussi réussi à accéder à un document qui pourrait fort bien correspondre aux actions qu’envisageait de mener le collectif Burma. Je vous rassure tout de suite, le marquis, prudent, avait stocké le fichier sur un disque dur externe banalisé doté d’un système de protection particulièrement élaboré. Je vous passe les détails, mais les gars du service info en ont bavé, croyez-moi. Et ce sont pourtant pas des débutants. Un système de verrouillage algorithmique doublé de boucles sensibles aléatoires. Un vrai joyau de technologie mis au point par les services américains. Autrement dit, ni la marquise, ni Alfonsi ou même J.V. le givré n’ont pu avoir accès à cette pépite. » Lognon demeura bouche bée : à quoi pouvait bien correspondre le charabia qui s’inscrivait sur l’écran ? Ses suites de chiffres et de lettres qui ne correspondait à aucune langue connue du commissaire… « Déroutant, n’est-ce pas ? Un document crypté. Et de manière très habile, là aussi. Vous avez affaire à des types parfaitement aguerris aux techniques les plus élaborées du renseignement. Vous voyez ces lettres capitales suivies de chiffres ? Il a fallu un bout de temps à nos spécialistes du code avant de comprendre. Tous nos logiciels d’analyse ramaient sans nous apporter le moindre éclaircissement. Le hasard, qui nous a sorti de la panade. Heureusement qu’un des gars du service codage/encodage a sa femme qui est bibliothécaire. Il se trouve qu’elle l’a appelé cette nuit, rapport au petit dernier qu’était fiévreux, pas bien… Enfin, je vous passe les détails. Elle lui parle de sa journée de boulot, d’un stagiaire infoutu d’indexer correctement les nouveautés reçues, et là, le flash ! Dewey !… Dewey, ça vous dit quelque chose ? Le classement des bouquins dans les bibliothèques !… » Décidément, des drôles de branque, ces types des labos. Les avançait à quoi de savoir ça ? Quand tous ces Ph suivis d’un numéro, à côté !… Pas du Dewey machin chose, ce truc-là !… « À partir de là, tout est devenu plus simple. Après vérification, il s’est avéré que les cotes présentes dans le document correspondaient toutes au référencement d’ouvrages présents à la bibliothèque nationale. Restaient ces Ph… Vous pensez bien que le chimiste que je suis a tenté, en vain, toutes les combinaisons possibles concernant le potentiel d’hydrogène… Fausse route ! Et pourtant, c’était simple ! Comme toujours… Tellement simple qu’on n’y pensait pas… Dewey… bouquins… ph… ou l’abréviation de phrase !… phrase d’un bouquin !… et le numéro, me direz-vous !… On a d’abord cru à la page… Mais ça ne marchait pas… La numérotation dépassait la plupart du temps la pagination des ouvrages désignés… Des numéros de phrase, en fait… Dans tel bouquin, allez chercher telle phrase, et vous obtiendrez le texte complet !… Astucieux, non ? Reste maintenant à savoir si les phrases elles-mêmes ont été choisies en fonction d’un code… Mais tout le service codage/encodage est mobilisé là-dessus… Priorité absolue… »

où les sachets parlent enfin

Posted in collectif Burma, flics et privés, Jean Valgrand, marquis, marquise with tags , , , , , , , , , , , , on mars 21, 2010 by michel brosseau

« Désolé, commissaire, mais l’analyse des gonds de la porte d’entrée n’a pas permis de déterminer avec précision si votre marquise était sortie ou non vers cinq heures. C’est le problème, avec les portes blindées… Mais je vous fais grâce des détails techniques… En revanche, le contenu des trois sachets que vous voyez là va très certainement vous intéresser. Vous me direz, qu’a priori, il n’y a pas là de quoi s’extasier… Et pourtant ! Voyez celui-ci ! Des cendres prélevées sur le bureau du marquis… Mais qui ne correspondent aucunement à la marque consommée habituellement par votre macchabée de marquis… Comme tous les snobs, il avait réussi à dégoter des clopes inconnues du commun des mortels… Et ce n’est pas fini ! Primo, même si pour une fois il avait fumé une autre marque, impossibilité chronologique : les cendres datent d’hier. Là-dessus, les gars sont formels… On pourra peut-être préciser demain si c’était en matinée ou après. Seulement, pour ça, les tests sont beaucoup plus longs, vous comprenez !… Deuzio, après vérification auprès de l’inspecteur Décembre, il s’agirait, comme par hasard, du même tabac que fume Alfonsi… » Lognon posa sa tasse de café sur le bureau. C’était bien le genre d’Alfonsi d’aller fouiner partout. Le pire, c’est qu’il avait pu s’emparer de pièces à convictions… Il ne perdait rien pour attendre, le privé à la triste allure ! Ah ! Il voulait faire le malin !… « D’ailleurs, on a retrouvé aussi ses empreintes sur un verre… il aurait avalé de la Suze… avant-hier, en début de matinée… là-dessus, les tests sont formels… Et ce n’est pas tout ! Votre marquise a aussi reçu un dôle de loustic ! J.V. le givré, en personne… Pour lui, on n’a vraiment aucun mérite. Simple analyse des eaux usées du quartier, comparaison avec les statistiques mensuelles quant à la présence de différents produits stupéfiants dans le réseau d’évacuation de l’arrondissement… Aucun doute possible !… Un tel différentiel ne pouvait s’expliquer que par le passage de J.V. dans le quartier… Ne restait plus qu’à trouver une trace tangible de son passage dans l’appartement… Ce qui ne fut pas bien difficile : ce petit malin a laissé de ses cheveux longs à peu près partout dans l’appartement… Enfin, voyez ce sachet, commissaire, last but not least, comme ils disent outre Manche : un ongle !… un simple bout d’ongle cassé !… appartenant, les analyses ADN sont formelles, à madame la marquise de la Bôle… Un morceau d’ongle que l’on a retrouvé coincé entre deux touches du clavier de l’ordinateur du défunt marquis… Et sachant que l’historique de la bécane affiche une dernière utilisation avant-hier dans l’après-midi, avec comme document consulté un certain fichier Burma… » Lognon avait pâli en entendant ce nom pour lui si funeste. « Vous pensez bien, commissaire, qu’on est allé regarder de plus près le disque dur du marquis… » Birotteau se saisit d’un cd-rom posé sur son bureau et l’introduisit dans le lecteur de son P-C. « Et sans vouloir nous envoyer des fleurs à nous autres les gars du labo, je crois bien qu’on vous a débusqué du matériau de première classe, commissaire… Voyez plutôt ! »

où trois sachets pourraient parler si on leur en laissait le loisir

Posted in collectif Burma, flics et privés, marquise with tags , , , , , , , , , , , , on mars 20, 2010 by michel brosseau

Lognon, lorsqu’il rejoignit les laboratoires de l’Identité judiciaire, n’espérait guère obtenir de quelconques révélations quant à la présence de la marquise, dans son appartement, entre quatre et cinq heures de l’après midi. C’était autre chose qui lui turlupinait les méninges, un point capital tant pour le progrès de l’enquête que pour lui-même : quelles informations avait-on pu collecter sur ce mystérieux collectif Burma ? Un point cependant le rassurait : ces gars des labos étaient des vraies pointures, des spécialisés dans l’alchimie du détail, tout aussi bien capables de vous faire parler aussi bien un cendrier qu’une porte de frigidaire. Des astucieux susceptibles de vous débusquer les secrets les mieux cachés à grands coups d’éprouvettes et de logiciels. Des as ! Qui, encore une fois, avaient certainement su se montrer à la hauteur. « Je crois que vous n’allez regretter de nous avoir envoyés chez la marquise, mon cher Lognon ! » C’était Birotteau qui l’avait accueilli, le grand coordonnateur de l’ensemble des labos. Avait tenu à informer lui-même le commissaire. « Mais asseyez-vous donc ! Cela risque d’être un peu long… » Le chimiste – car c’était là sa spécialité – affichait un sourire prometteur. « Que voyez-vous dans ces trois sachets, cher collègue ? » Lognon eût été tenté de répondre que sa chère et tendre épouse, lorsqu’elle passait le balai dans la salle à manger… Mais heureusement, dans un sursaut de lucidité, le commissaire, soudain conscient des effets dévastateurs de la nuit blanche et du surmenage de ces dernières quarante-huit heures, ravala sa salive et, par la même occasion, la phrase qu’il s’apprêtait à formuler. Inutile de davantage prêter le flanc à la critique et aux moqueries. Il avait eu beau décrocher le poste de Maigret à la brigade spéciale, les persiflages à son endroit demeuraient vivaces. Même s’il ne disait rien, préférant ne pas envenimer la situation, il n’était cependant ni sourd ni aveugle : il les entendait les discrets ricanements dans son dos, notamment lorsque son épatant appendice nasal réclamait ses soins attentifs ; il lisait sur les lèvres de certains ces sourires narquois qui le blessaient comme autant de traits trempés dans le poison de la jalousie. Aussi se reprit-il, réalisant au dernier moment que si jamais l’on apprenait, au quai des Orfèvres, la lubie de sa femme de ne pas embaucher de femme de ménage sous prétexte qu’elle n’était pas plus gourde que ne l’était la femme de Maigret, et peut-être même meilleure cuisinière, plus soucieuse en tout cas de veiller à l’équilibre alimentaire de son époux, parce que… « Je comprends, commissaire !… Les nuits blanches, à nos âges… » Lognon se frottait les yeux de ses deux mains, laissant lentement retomber celles-ci le long de épatant appendice. « Birotteau, vous n’auriez pas un peu de café ? »

où Lognon termine son histoire

Posted in flics et privés, marquise with tags , , , , , , , , , , , , , , on mars 13, 2010 by michel brosseau

La marquise était dans l’escalier, ayant cette fois franchi la porte de son appartement, non pas seule comme l’avant-veille désormais aux environs de dix-sept heures, mais en compagnie des flics de l’Inspection judiciaire, dont nous ne décrirons pas l’incroyable et néanmoins hétéroclite fatras qu’ils emmenaient avec eux, en vue d’analyses prochaines dans leurs labos. Pas le temps! Car pendant ce temps, au quai des Orfèvres, le commissaire Lognon poursuivait sa narration, tenant ses inspecteurs en haleine et cependant toujours aussi modeste: « … et sa femme qu’est bien incapable de lui expliquer où elle est passée la troisième pomme… bien trop honnête pour lui dire qu’elle l’a mangée alors que c’est pas vrai… mais je vous en dis trop !… l’oncle Édouard, lui, il savait tourner tout ça !… il savait amener le moment fatal où le mari, fou de douleur et de jalousie, il sort un couteau de sa poche et vlan ! il tue sa femme… comme qui dirait qu’il devient un assassin, comme ça, d’une minute à l’autre, sans rien prévoir… terrible !… et qu’il te la découpe en morceaux… et qu’il te met les morceaux dans un panier en osier… et qu’il va te jeter tout ça dans le Tigre… pas la bête, hein !… le fleuve que c’est là-bas qu’il s’appelle comme ça… une drôle d’idée… alors le gars, il fait sa besogne, aussi discrètement possible, pendant la nuit… il rentre chez lui sans bruit, pour pas attirer l’attention des voisins et pis aussi pas réveiller ses gamins qui sont couchés… seulement, quand il arrive près des chambres, il entend que ça pleure… il entre, toujours à pas feutrés… et il voit un de ses fils… il en avait trois, je crois… donc, il voit un de ses fils qui pleure comme c’est pas permis… il s’approche parce qu’il comprend pas… vu qu’il a rien dit à ses gamins au sujet de leur mère… il se demande si le gamin il aurait pas compris quèque chose… il lui demande ce qu’il a… et le môme qui lui explique en reniflant que ce matin, il avait pris une pomme dans le compotier pendant que sa mère dormait, et que la pomme, il l’avait emmenée dans la rue pendant qu’il jouait… mais seulement, la pomme, il se l’était fait piquer par un type qui passait par là et qu’avait rien voulu savoir de lui rendre ou quoi que ce soit… bref, pour ce qui est d’avoir commis une sacrée balèze d’erreur, on peut dire que le mari en question il était servi !… » Tous autour hochaient la tête en signe d’assentiment quand on frappa à la porte du bureau.

où chacun mastique sans que personne ne passe à table

Posted in flics et privés, marquise, Milan Moneste, Vanessa with tags , , , , , , , , , , , , , on mars 10, 2010 by michel brosseau

Mieux valait qu’Emma ne soit pas encore sortie de chez elle, retenue qu’elle était pas les sbires de l’Identité judiciaire, fouinant, collectant cendres et poussières, photographiant, lisant jusqu’à la moindre liste de courses écrite de la main de Vanessa, retournant, méthodiques, chacun des nombreux objets que comptait cet appartement quitté la veille, aux environs de dix-sept heures, par une marquise dont le visage témoignait, depuis qu’elle avait cessé de fredonner, d’une inquiétude croissante. Il était pourtant préférable, et de loin, qu’elle se trouve encore chez elle, à subir cette flicaille scientifico-inquisitrice, plutôt que d’avoir été déjà emmenée dans le bureau du commissaire Lognon. Aurait-elle supporté le spectacle de ces quatre hommes aux traits tendus par la fatigue et arpentant sans un mot les quelques mètres carrés de la pièce enfumée, possédés par cette même excitation que le fauve carnassier, lorsqu’enfin, après une traque longue et épuisante, il a la certitude que sa proie est désormais à sa merci. Qui n’aurait frissonné en entrant dans cette pièce mal éclairée où, le bruit des pas étant étouffés par la moquette, n’était perceptible que celui produit par ces quatre mâchoires en action, coupant et arrachant de coups de dents rageurs d’énormes bouchées de leurs sandwiches, tout entiers livrés à une mastication bruyante, enfournant comme s’il n’avait pas mangé depuis huit jours, engloutissant sans sembler prendre garde à ce qu’ils avalaient, bâfrant, eût sans doute dit la marquise, qui, elle, avait reçu, lors des dix années passées à l’Institut Notre-Dame de l’Estuaire, suffisamment de leçons de bonnes manières pour ne jamais sombrer dans ces abîmes de grossièreté alimentaire, passée maître en cette technique, si admirable pour les gens de plèbe et glèbe, de se nourrir sans sembler bouger la moindre mâchoire, et de boire à gorgées minimales et silencieuses, ce qui n’étaient pas le cas en ce moment des trois inspecteurs qui, Lognon préférant depuis toujours l’eau de Vichy à la bière – fallait-il voir dans ce détail la clé du succès des romans de Milan Moneste au cours des dernières années ? –, se partageaient, à eux trois et bruyamment, les demis alignés sur le bureau du commissaire ! C’est Lapointe qui, dernière bouchée avalée et lèvres essuyées d’un revers de manche, rompit ce qui n’était pas le silence, mais plutôt un brouhaha masticatoire : « Vous savez patron, avec tout le respect que je vous dois, mais… Convoquer la marquise, bon, c’est sûr… mais enfin… avec ses relations, tout ça !… et puis, on s’emballe, on s’emballe !… mais on n’est jamais à l’abri d’une erreur… »

où la nuit ne fait que commencer

Posted in flics et privés, marquis, marquise with tags , , , , , , , , , , , , , , , on mars 8, 2010 by michel brosseau

La nuit serait longue : tout un tas de sandwiches et de bières venaient d’arriver dans le bureau du commissaire Lognon, commandés tout autant par souci de la tradition polardière qu’en vue d’une longue et sans doute pénible confrontation avec madame la marquise veuve de la Bôle, née Saint-Nazère et prétendument sortie la veille aux environs de dix-sept heures. Bienheureuse marquise qui, à cette heure, fredonnait encore quelques chansons cajuns pendant que les sbires de l’Identité judiciaire retournaient tout son appartement – nous reviendrons plus tard sur cette prédilection pour la chanson d’expression francophone des territoires d’Amérique, ainsi que la dénommait son défunt marquis de mari à la langue si bien formatée par l’administration publique, prédilection qui s’explique (faisons bref !) par l’histoire tourmentée de la famille Saint-Nazère au moment de la Révolution française, René-Edgar de la Civelle Saint-Nazère ayant émigré en Louisiane afin d’y retrouver son cousin Amédée de Pornique, propriétaire terrien et esprit éclairé, auteur d’un méconnu mais pourtant si admirable opuscule sur les chants des esclaves africains qui travaillaient sur ses terres, et dont il avait su remarquer le caractère si profondément élégiaque. Mais développer davantage cette magnifique saga pleine d’exotisme, de sueur, de sang et de larmes, cette histoire familiale qui croise l’Histoire, la terrible, la tragique, nous éloignerait trop longtemps de notre pauvre Emma qui, se berçant intérieurement d’une douce mélopée créole, ne se doutait pas que l’inflexible Lognon avait donné ordre à ses collègues de ramener la marquise au quai des Orfèvres dès la perquisition terminée. Elle aimait ça la musique ? Et bien, on allait la lui faire « à la chansonnette » !…