Archive pour Vichy

où Lognon nous emmène en Orient

Posted in flics et privés, marquise with tags , , , , , , on mars 11, 2010 by michel brosseau

Lognon ne répondit pas tout de suite au jeune Lapointe, le regard du commissaire absorbé dans la contemplation de son verre d’eau gazeuse, plus que jamais méditatif, comme hypnotisé par le mouvement des bulles remontant à la surface et venant y mourir, poignante allégorie, confia-t-il plus tard, de toutes les hypothèses qui traversaient son esprit pour aussitôt s’y trouver démenties, terrible état d’incertitude où l’image de la marquise sortant de chez elle aux environs de dix-sept heures apportait tant bien que mal un je ne sais quoi auquel désespérément s’accrocher. Chacun autour s’était tu et avait cessé de mastiquer, gorges et mâchoires enfin au repos laissant de nouveau la place au silence de la nuit. Le commissaire avala une gorgée d’eau de Vichy puis, se tournant vers Lapointe : « Je vais vous confier un secret… un point de mon enfance que je n’ai encore jamais raconté à quiconque… c’est dire la confiance que je vous accorde !… l’un de mes oncles, Édouard, il s’appelait… un homme qui a beaucoup compté pour moi… bref, cet oncle aimait à raconter des histoires quand il m’arrivait de séjourner chez lui… pendant les vacances, parfois durant le week-end… il avait l’habitude de me lire un conte, le soir, avant que je m’endorme… il y avait un ouvrage qu’il prisait tout particulièrement : les contes des Mille et une nuits… vous connaissez sûrement… la belle Schéhérazade… qui chaque nuit continue son récit… bref, parmi tous ces contes orientaux, il y en a qu’il appréciait tout particulièrement… pour sa valeur éducative, m’a-t-il révélé plus tard… un récit riche d’enseignements en effet… mais à quoi bon vous faire languir plus longtemps !… Imaginez… nous sommes quelque part en Orient… les parfums, les marchés bigarrés, les épices… vous imaginez ?… et puis un homme… un homme marié… évidemment, l’oncle Édouard racontait bien mieux que ça… un homme marié, disais-je… un homme marié à une femme superbe… dotée de toutes les qualités… » À ce moment de son récit, le commissaire Lognon éternua et dut s’interrompre afin de se moucher.

Publicités

où chacun mastique sans que personne ne passe à table

Posted in flics et privés, marquise, Milan Moneste, Vanessa with tags , , , , , , , , , , , , , on mars 10, 2010 by michel brosseau

Mieux valait qu’Emma ne soit pas encore sortie de chez elle, retenue qu’elle était pas les sbires de l’Identité judiciaire, fouinant, collectant cendres et poussières, photographiant, lisant jusqu’à la moindre liste de courses écrite de la main de Vanessa, retournant, méthodiques, chacun des nombreux objets que comptait cet appartement quitté la veille, aux environs de dix-sept heures, par une marquise dont le visage témoignait, depuis qu’elle avait cessé de fredonner, d’une inquiétude croissante. Il était pourtant préférable, et de loin, qu’elle se trouve encore chez elle, à subir cette flicaille scientifico-inquisitrice, plutôt que d’avoir été déjà emmenée dans le bureau du commissaire Lognon. Aurait-elle supporté le spectacle de ces quatre hommes aux traits tendus par la fatigue et arpentant sans un mot les quelques mètres carrés de la pièce enfumée, possédés par cette même excitation que le fauve carnassier, lorsqu’enfin, après une traque longue et épuisante, il a la certitude que sa proie est désormais à sa merci. Qui n’aurait frissonné en entrant dans cette pièce mal éclairée où, le bruit des pas étant étouffés par la moquette, n’était perceptible que celui produit par ces quatre mâchoires en action, coupant et arrachant de coups de dents rageurs d’énormes bouchées de leurs sandwiches, tout entiers livrés à une mastication bruyante, enfournant comme s’il n’avait pas mangé depuis huit jours, engloutissant sans sembler prendre garde à ce qu’ils avalaient, bâfrant, eût sans doute dit la marquise, qui, elle, avait reçu, lors des dix années passées à l’Institut Notre-Dame de l’Estuaire, suffisamment de leçons de bonnes manières pour ne jamais sombrer dans ces abîmes de grossièreté alimentaire, passée maître en cette technique, si admirable pour les gens de plèbe et glèbe, de se nourrir sans sembler bouger la moindre mâchoire, et de boire à gorgées minimales et silencieuses, ce qui n’étaient pas le cas en ce moment des trois inspecteurs qui, Lognon préférant depuis toujours l’eau de Vichy à la bière – fallait-il voir dans ce détail la clé du succès des romans de Milan Moneste au cours des dernières années ? –, se partageaient, à eux trois et bruyamment, les demis alignés sur le bureau du commissaire ! C’est Lapointe qui, dernière bouchée avalée et lèvres essuyées d’un revers de manche, rompit ce qui n’était pas le silence, mais plutôt un brouhaha masticatoire : « Vous savez patron, avec tout le respect que je vous dois, mais… Convoquer la marquise, bon, c’est sûr… mais enfin… avec ses relations, tout ça !… et puis, on s’emballe, on s’emballe !… mais on n’est jamais à l’abri d’une erreur… »