Archive pour méthodes

où l’on se rend compte que l’on n’est pas au bout de nos surprises

Posted in collectif Burma, flics et privés, marquise, Milan Moneste, Vanessa with tags , , , , , , , , , , , , , on juin 14, 2010 by michel brosseau

Comment était-il possible que Milan Moneste soit présent dans cet entrepôt, s’avançant nonchalamment vers Lognon, totalement libre de ses mouvements, cajolé de surcroît par l’une des demoiselles Aldobrandi, sans qu’il soit possible a priori d’affirmer avec certitude s’il s’agissait de la bonniche de la marquise (sortie l’avant-veille aux environs de cinq heures) et prétendument strangulée ou de sa sœur jumelle aux dernières nouvelles enlevée par le ventru rougeaud et l’antipathique hépatique avec lesquels l’immense et révéré polardier, comble de l’invraisemblance, était à l’instant même en train de discuter comme s’ils étaient tous trois des amis de longue date. Tout ceci commençait à faire beaucoup. « Mais, Milan, vous ici !… et en compagnie de… de… » Envahi par l’émotion, le commissaire ne parvint pas à en dire plus, se contentant de fixer sur le romancier un regard où pouvaient se lire tous les doutes, incertitudes et angoisses qui commençaient à le ronger. « Ne vous en faites pas, Lognon, je vais tout vous expliquer. Mais de grâce, contrôlez-vous ! Si vous voyiez votre tête, mon pauvre ami !… » Lâssoupâh hocha celle-ci et ravala ses sanglots. Jamais de sa vie il ne s’était senti aussi humilié. Que celui à qui il avait confié ses aventures le trahisse ainsi. Car c’était de trahison qu’il s’agissait, très certainement. Et d’abord, cette traînée avec qui il s’affichait sans vergogne ! « Milan, je… je… » « Taisez-vous, commissaire, et écoutez-moi plutôt ! Je sais quelle question brûle vos lèvres. Vous ne cessez de la regarder depuis tout à l’heure… Sofia ! Vanessa !… Vanessa ! Sofia ! Vous aimeriez tellement savoir. Laquelle des deux jumelles, hein ? Tordu comme vous êtes, vous avez dû imaginer que l’une s’était fait passer pour l’autre, avait emprunté son identité ou je ne sais quoi !… Ce serait bien dans vos manières… Je vous l’ai pourtant déjà dit, Lognon, vous vous précipitez trop ! Et vous perdez de vue l’essentiel… Cette histoire de gémellité, par exemple… une ficelle pourtant énorme, et usée, je ne vous dis que ça !… Mais ça ne vous empêche pas de tomber dans le panneau ! Mais assez de précautions oratoires !… J’entends par avance les critiques me reprocher de pontifier… Déjà qu’ils risquent de difficilement admettre que je me mette en scène !… Mais qu’importe !… Révélons la vérité, il en est plus que temps… Commissaire, Sofia n’a existé que dans l’imagination de votre serviteur… Vous vous souvenez de la dernière visite que vous m’avez rendue ? Et bien, pendant ce temps, Vanessa se faisait passer pour sa sœur jumelle auprès de cette pauvre marquise, et de cet espèce de privé caricatural… comment s’appelle-t-il déjà ?… Alfonsi !… Doumé pour les intimes !… Encore un qui n’y va pas avec le dos de la cuiller question clichés… » « Mais… mais… » « Oui, je sais Lognon… la morgue !… c’est de ça que vous voulez parler !… bien sûr, le corps de Vanessa à l’institut médico-légal, macchabée allongé dans un tiroir et maintenant pendue à mon bras, et bien vivante, ça je peux vous le confirmer !… » .

où l’on sait enfin ce que Lognon reproche au commissaire Maigret

Posted in flics et privés, marquis, marquise with tags , , , , , , , , , , , on juin 5, 2010 by michel brosseau

La marquise sortie à cinq heures ignorait certainement tout autant que le jeune Lapointe les aventures du commissaire Maigret, peu encline qu’elle était à la lecture de cette littérature populaire dont les sœurs de Notre-Dame de l’Estuaire lui avaient appris à se méfier comme de la peste. Le récit entrepris par Lognon ne lui aurait certainement pas donné le goût de ces opuscules que feu son étêté marquis de mari lisait parfois en cachette, dissimulant sous son journal quotidien ces couvertures aux couleurs criardes où s’étalaient assassins aux couteaux brandis et révolvers braqués, créatures libidineuses et flics vêtus d’imperméables été comme hiver. Peut-être ce pauvre André, qui appréciait tant cette littérature sans majuscule ni particule,  se serait-il souvenu, du temps où il avait encore la tête sur les épaules, de cette enquête qu’évoquait en ce moment le flic à l’épatant appendice, où Maigret à la poursuite d’un Letton et néanmoins jumeau avait démontré son absolu manque de professionnalisme – comme tant d’autres, Lognon appréciait beaucoup ce terme – et même de pragmatisme – difficile de ne pas associer les deux – en étant, d’une part, responsable de l’assassinat de l’inspecteur Torrence, jeune Français méritant et promis à une belle carrière, mais stoppé net sur le chemin de la gloire par des voyous étrangers aux noms imprononçables, et, d’autre part, en laissant l’ignoble Letton se coller une balle dans la bouche afin d’échapper à la justice de notre belle République, montrant une nouvelle fois de quel côté penchait son cœur, du côté d’un misérabilisme naïf et arrosé de bons sentiments, d’un rousseauisme aveugle aux réalités socio-économiques qui font du monde dans lequel nous vivons une jungle où tous les coups sont permis, car il avait suffi au Letton d’étaler complaisamment sa vie de raté qui n’avait jamais su plus que pu prendre en main son destin et s’engager sur la voie de la réussite pour que le gros Jules le laisse en dehors de toute déontologie commettre l’irréparable… « Mais, rassure-toi, mon petit Lapointe, avec moi je peux te dire que ça marche pas comme ça !… D’abord, tu me connais un peu quand même maintenant… Combien de temps qu’on travaille ensemble au jour d’aujourd’hui ? »

où l’on comprend que ça ne rigole plus

Posted in flics et privés, marquise with tags , , , , , , , , , , , , on mai 28, 2010 by michel brosseau

Que la marquise soit ou non sortie à cinq heures deux jours plus tôt importait peu aux yeux de Lognon. Il n’y avait pas un instant à perdre avec de telles pensées. Tout d’abord congédier l’ahuri armoricain en lui conseillant de demeurer dans la capitale et de se montrer extrêmement prudent. Ensuite, ne pas écouter ses propos syntaxiquement défaillants et le pousser jusqu’à la porte du bureau d’une ferme mais courtoise – décidément hautement dialectique, ce Yann-Erwann ! Puis passer dans son bureau et se munir de son calibre – deuxième occurrence d’une arme à feu dans ce polar, soit, pour 183 épisodes, une moyenne infinitésimalement faible susceptible de faire de ce feuilleton et de l’adaptation cinématographique qui en est prévue des œuvres destinées à un public familial. Ne pas oublier d’adjoindre les munitions adaptées au dit calibre indiqué précédemment. Rejoindre le jeune Lapointe qui attend dans la cour au volant d’une voiture banalisée. Lui demander d’éteindre la sirène hurlant plein gaz le temps de lui expliquer la situation. Lui expliquer brièvement celle-ci, ainsi que le plan adopté pour libérer Décembre. Bien lui faire comprendre que pour une mission de ce genre le nombre est souvent un frein à la réussite. Lui donner confiance en lui en l’assurant que deux flics de leur pointure étaient capables de miracles. Afin de lui occuper l’esprit sinon de le détendre définitivement, lui intimer de démarrer et de foncer. Ne surtout pas oublier de lui indiquer la destination. Méthodique, charger le calibre puis le soupeser en le regardant d’un air complice. Fumer une pipe avec lenteur, la goûtant pleinement, comme si ce devait être la dernière. Ne surtout pas mentionner ce détail au jeune Lapointe.

où s’éclairent les précédentes paroles de la marquise (même si cela a bien peu d’importance)

Posted in flics et privés, marquis, marquise, Milan Moneste, Yann-Erwann with tags , , , , , , , , , , , , on mai 26, 2010 by michel brosseau

Yann-Erwann venait de terminer son récit par une déchirante scène d’adieux sur un quai de la gare Montparnasse, sa « p’tite marquise » qui avait la manie de sortir de chez elle à cinq heures encore sous le choc, pleurant de chaudes larmes sur l’épaule de son tennisman et néanmoins breton d’amant, s’excusant d’une voix entrecoupée de sanglots d’avoir eu le mauvais goût et l’extrême indélicatesse de ne rien trouver de mieux à faire en des instants si terribles, et tandis que son armoricain chéri se battait comme un diable et la sauvait des griffes de l’hispanisant hépatique et de son collègue ventru, d’appeler à la rescousse son marquis de mari qui, au moment des faits, avait encore la tête sur les épaules. « Les faits ! Toujours les faits !… Sinon, hein, on divague, et voilà-t-y pas qu’on complique tout alors que c’est déjà suffisamment tordu comme ça !… » Yann-Erwann regarda le commissaire d’un air interrogateur. Où voulait-il donc en venir ? « Ce n’est rien, mon petit !… Ce n’est rien ! Je pense, et paf !… Ne jamais trop penser ! Jamais ! Surtout dans ce métier !… Ça nuit ! Et pas qu’à la carrière !… Ça nuit tout court !… » Préciser que Lognon ne prit pas la peine de citer Maigret et son célèbre « Moi, je n’ai pas d’idées ! » n’étonnera guère le lecteur. Il est des sources auxquelles on s’abreuve sans jamais rien en dire. La relation complexe qu’entretenait Lassoupâh envers celui qu’il se complaisait à appeler « le gros », mélange d’admiration, de rancune et de haine, l’empêchait de reconnaître la dette qu’il avait envers lui. Combien d’heures avait-il pourtant passé à lire et relire le récit de ses aventures ? Même à Milan Moneste il n’avait jamais voulu en parler…

où Lognon se questionne

Posted in flics et privés, marquis, marquise, Yann-Erwann with tags , , , , , , , on mai 25, 2010 by michel brosseau

Une question brûlait les lèvres du commissaire à l’écoute du récit de Yann-Erwann : pourquoi diable la marquise sortie deux jours plus tôt à dix-sept heures hurlait-elle le nom de son légitime tandis que ces deux zigotos hispanisants tentaient d’enlever son amant de tennisman ? Il y avait là comme un détail qui clochait, un de ces je-ne-sais quoi qui vous met la puce à l’oreille et dès lors mobilise entièrement vos facultés intellectuelles. Insondables profondeurs de la psychologie féminine, ou pure fiction sortie tout droit de l’imagination du tennisman et néanmoins breton ? Lognon réfléchissait tout en fumant sa pipe, le regard perdu dans le nuage de fumée bleue s’élevant au dessus de son bureau. Étrange ! Appeler ainsi son mari… Considérait-elle si peu son Yann-Erwann ? N’était-il pour elle qu’un passe-temps, un jouet pour tuer l’ennui ? N’était-il qu’un nouveau prétexte pour sortir à cinq heures et rentrer quelques heures plus tard ? Ou bien… Héhé !… Ou bien, plus subtil !… Ou bien Yann-Erwann ne tentait rien d’autre que de le mener en bateau, et alors… Après tout, la Bretagne n’était-elle pas une terre de légendes ? Ça devait vous développer l’imagination de vivre entouré de korrigans et de tout un tas d’autres bestioles farfelues et plus ou moins fantomatiques ! D’ailleurs, l’oncle Édouard lui en avait lu un paquet de ces histoires-là quand il était gosse. Un gros album. Avec une image de phare dans la tempête, sur la couverture. La charrette de l’Ankou qui grince dans la nuit… Et le son des cloches de la ville d’Ys… En même temps, l’imagination chez les joueurs de tennis… Est-ce qu’on leur en demandait beaucoup, de l’imagination, à ces gars-là ? Leur aurait servi à quoi l’imagination pour taper dans une balle ? Et puis, ce n’était qu’un détail. Tout le reste sonnait tellement vrai. « Tu es en train de te mettre martel en tête, mon vieux Lognon !… Tu penses trop, et paf ! tu divagues… Il faut t’en tenir aux faits, Lassoupâh ! Aux faits ! Rien qu’aux faits !… »

où le commissaire Lognon se trouve soudain ragaillardi

Posted in collectif Burma, flics et privés, lecteur à la rescousse, marquise, Milan Moneste, Vanessa, Yann-Erwann with tags , , , , , , , , , , , , , , , on mai 17, 2010 by michel brosseau

Que les deux en question, mais aussi en suspens, soient, selon les dires de Yann-Erwann, dotés d’un fort accent hispanique, n’étonnera guère ceux qui, depuis janvier, suivent les tribulations de la marquise sortie de chez elle sur les coups de cinq heures. Lognon en aurait mis sa main à couper : il s’agissait des mêmes qui avaient mis une trempe à ce pauvre Alfonsi lors de sa visite dans l’appartement de Yann-Erwann. Et qui avaient donc subrepticement, ou profitant de sa perte de conscience passagère suite aux coups qu’ils lui avaient infligés – les deux hypothèses me semblent personnellement tout aussi valables l’une que l’autre – glissé dans la poche du privé à la triste allure le fameux message signé du collectif Burma. Il la tenait sa piste ! C’était du solide que lui amenait le tennisman mais néanmoins breton… Certainement les mêmes qui, sous les yeux de Décembre et d’Alfonsi, avaient enlevé de façon magistrale l’énigmatique Sofia Aldobrandi, soi disant jumelle de la Vanessa du même nom, elle même bonniche d’Emma de la Bôle retrouvée strangulée rue de la Folie-Méricourt après pétage de plomb passionnel du sentimental et jaloux monsieur Swann. Fabuleux ! Extraordinaire ! L’enquête avançait… Le piège, à coup sûr, allait lentement se refermer sur le collectif Burma… Mais attention!… Pas d’affolement ni de précipitation!… De la méthode !… C’était ça qu’il fallait en pareil moment… De la méthode ! Toujours de la méthode !… L’oncle Édouard, dans sa grande sagesse, n’avait-il pas coutume de dire que rien ne sert de courir pour qui part à temps en sachant où il va… Avant tout continuer de faire parler Yann-Erwann… Qu’il dise tout ce qu’il sait sur ces deux individus… Ensuite contacter Décembre pour lui demander s’il avait retrouvé la piste de la Sofia Aldo machin chose… Mais surtout ne rien transmettre au grand patron !… Lui mettrait à coup sûr des bâtons dans les roues… Un risque à prendre !… Faire éclater la vérité au grand jour !… Pas toujours bonne à dire, certes… Mais pas d’autre solution s’il ne voulait pas sombrer corps et âme dans la fiction !… Et puis, Milan Moneste avait déjà tant fait pour lui !…

où Lognon sait se montrer patient (et le lecteur aussi !)

Posted in flics et privés, lecteur à la rescousse, marquise with tags , , , , , , , , , , , on mai 3, 2010 by michel brosseau

Sans doute la marquise, sortie l’avant-veille de chez elle sur les coups de cinq heures, aurait-elle plus que peiner à remonter le gosier en pente du privé. Déjà trois double pastis qu’il venait d’avaler cul sec, claquant de la langue dès que son verre était vide et faisant aussitôt signe au serveur, verre levé bien haut de la main gauche et pouce droit renversé vers celui-ci. Alfonsi avait soif, ce qui, Lognon le savait pertinemment, était plutôt bon signe. Le tout était d’arriver à repérer le moment où il serait opportun de le questionner, ni trop tôt, ni trop tard, car ce serait tout bonnement, dans les deux cas, courir au désastre le plus certain. Aussi le commissaire observait-il en silence le privé à la triste allure, attentif au moindre détail, tant dans son regard et l’expression de son visage que dans sa manière de se tenir assis, à l’affut de ce moment si fragile où ce pauvre Doumé, ayant atteint le niveau d’imprégnation éthylique adéquat, serait à la fois détendu et en possession de toutes ses facultés intellectuelles, avant, quelques verres plus tard, de sombrer dans l’incohérence puis le mutisme le plus complet. Ainsi Lognon attendait-il patiemment –tout comme vous lecteur–, sirotant sa Chartreuse à coup de minuscules et minutieuses gorgées, et grignotant du bout des dents les cacahuètes qu’Alfonsi désormais ignorait – c’était là un premier signe qui n’avait pas échappé à la sagacité du commissaire…