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où l’on ne s’attend guère à écouter du rock’n’roll

Posted in collectif Burma, flics et privés, marquise with tags , , , , , , , , , , , , , , on janvier 30, 2010 by michel brosseau

Alfonsi venait d’extraire de la poche de son imperméable crasseux et désormais déchiré une feuille de papier froissée sur laquelle la marquise tenta de loucher mais sans succès car, comme l’ont fait maintes fois remarquer les fabulistes et comme l’illustrent tant de nos expressions populaires, si l’important est de participer, tenter ne signifie pas toujours réussir : aussi Emma admit-elle dans un premier temps son échec, puis, grâce à la force de caractère que chacun lui connaît, sut aussitôt trouver un peu de réconfort à l’idée que la veille, au moins, elle était parvenue à sortir sans encombres de chez elle aux environs de dix-sept heures. Lognon s’apprêtait à lire la missive signée du collectif Burma lorsque retentit la guitare de Keith Richard en personne, créant la surprise. Médusés par le surgissement de ces quelques notes, que Décembre et Alfonsi identifièrent aussitôt comme étant le riff du Satisfaction des Rolling Stones, tandis que madame veuve de la Bôle affichait une moue pleine de mépris et de dédain, tous comprirent l’origine de cette musique, incongrue en pareil lieu, lorsque le commissaire se dirigea vers le porte-manteau, farfouilla dans l’une de ses poches et en retira, outre un paquet de mouchoirs en papier, son téléphone portable. Décembre, qui connaissait son supérieur peut-être mieux encore que lui-même – il lisait en effet tous les romans qu’écrivait, en s’inspirant très largement des enquêtes et de la personnalité de Lognon, un certain Milan Moneste* – s’aperçut de la pâleur qui, un instant seulement, envahit son visage à la vue du numéro affiché sur son mobile. « Allo, oui… bien sûr, patron, bien sûr… vous voulez dire tout de suite ?… parce que, vous savez, au sujet de l’affaire de la Bôle… oui, la bonne strangulée… j’ai du neuf !… et en ce moment même dans mon bureau… très bien… immédiatement !… bien, monsieur… en effet… à tout de suite, monsieur… mais très certainement… » À peine son téléphone fut-il remis à l’intérieur de sa poche, Lognon, la mine visiblement contrariée, s’adressa à son inspecteur: « Décembre, tu me gardes tout ce monde au frais : le patron veut me voir d’urgence ! Ne m’en demande pas plus, mais j’ai comme l’impression que ça gigote sec dans les hautes sphères !… » Emma ne put s’empêcher de sourire, imaginant aussitôt que son avocat et son ami directeur de cabinet… Mais le commissaire, apercevant sa mine réjouie, ne lui laissa pas le temps de savourer son plaisir : « Désolé de vous décevoir, ma pauvre dame, mais je crois bien que vous avez été entraînée dans une histoire qui vous dépasse largement. Comme m’a dit mon oncle Édouard sur son lit de mort, je m’en souviendrai toujours, c’était le 12 mai 67, je venais de passer le concours d’inspecteur : « N’aie jamais honte de ton nouveau métier, Lassoupah – il aimait bien m’appeler comme ça, Lassoupah, il disait que c’était le prénom d’un ami qu’il avait eu au Bouthan, un type qui lui avait sauvé la vie quand il participait à la croisière jaune – Lassoupah, qu’il m’a dit, en devenant inspecteur, tu t’apprêtes à côtoyer les nouveaux héros des temps modernes, les Labdacides de l’ère post-industrielle… » Ah ! Il avait le sens de la formule, le tonton… » Lognon les regarda quelques instants, rêveur, puis brusquement ramené à la réalité par son épatant appendice nasal, il quitta le bureau mouchoir en main et d’un pas ferme et décidé.

*le lecteur internaute consultera avec profit la série des romans de Milan Moneste, tous parus aux éditions de l’Équinoxe amer ; à lire en priorité : L’horreur aux doigts de rose, Nuit noire et blanc sec