où chacun mastique sans que personne ne passe à table

Mieux valait qu’Emma ne soit pas encore sortie de chez elle, retenue qu’elle était pas les sbires de l’Identité judiciaire, fouinant, collectant cendres et poussières, photographiant, lisant jusqu’à la moindre liste de courses écrite de la main de Vanessa, retournant, méthodiques, chacun des nombreux objets que comptait cet appartement quitté la veille, aux environs de dix-sept heures, par une marquise dont le visage témoignait, depuis qu’elle avait cessé de fredonner, d’une inquiétude croissante. Il était pourtant préférable, et de loin, qu’elle se trouve encore chez elle, à subir cette flicaille scientifico-inquisitrice, plutôt que d’avoir été déjà emmenée dans le bureau du commissaire Lognon. Aurait-elle supporté le spectacle de ces quatre hommes aux traits tendus par la fatigue et arpentant sans un mot les quelques mètres carrés de la pièce enfumée, possédés par cette même excitation que le fauve carnassier, lorsqu’enfin, après une traque longue et épuisante, il a la certitude que sa proie est désormais à sa merci. Qui n’aurait frissonné en entrant dans cette pièce mal éclairée où, le bruit des pas étant étouffés par la moquette, n’était perceptible que celui produit par ces quatre mâchoires en action, coupant et arrachant de coups de dents rageurs d’énormes bouchées de leurs sandwiches, tout entiers livrés à une mastication bruyante, enfournant comme s’il n’avait pas mangé depuis huit jours, engloutissant sans sembler prendre garde à ce qu’ils avalaient, bâfrant, eût sans doute dit la marquise, qui, elle, avait reçu, lors des dix années passées à l’Institut Notre-Dame de l’Estuaire, suffisamment de leçons de bonnes manières pour ne jamais sombrer dans ces abîmes de grossièreté alimentaire, passée maître en cette technique, si admirable pour les gens de plèbe et glèbe, de se nourrir sans sembler bouger la moindre mâchoire, et de boire à gorgées minimales et silencieuses, ce qui n’étaient pas le cas en ce moment des trois inspecteurs qui, Lognon préférant depuis toujours l’eau de Vichy à la bière – fallait-il voir dans ce détail la clé du succès des romans de Milan Moneste au cours des dernières années ? –, se partageaient, à eux trois et bruyamment, les demis alignés sur le bureau du commissaire ! C’est Lapointe qui, dernière bouchée avalée et lèvres essuyées d’un revers de manche, rompit ce qui n’était pas le silence, mais plutôt un brouhaha masticatoire : « Vous savez patron, avec tout le respect que je vous dois, mais… Convoquer la marquise, bon, c’est sûr… mais enfin… avec ses relations, tout ça !… et puis, on s’emballe, on s’emballe !… mais on n’est jamais à l’abri d’une erreur… »

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4 Réponses to “où chacun mastique sans que personne ne passe à table”

  1. Plutôt que de l’eau de Vichy, je propose de l’eau d’Evian : au point de vue symbolique, Tartal aurait à y gagner (ce que j’en dis, en même temps) (Lapointe est pas si bête qu’il en avait l’air) (Décembre aussi, on dirait) (c’est parce que ‘il se tait sans doute) (encore que, dans la maison poulaga, on sache à quoi s’en tenir) (je veux dire, sur la brillance des idées de ceux qui y servent)

    • je confirme le goût de Lognon pour l’eau de Vichy… je me demande même si elle lui viendrait pas de l’oncle Edouard, cette prédilection bulleuse à relents douteux. Mais j’en dis déjà trop! Ou pas assez…

  2. pauvre Emma, à quel risque de promiscuité l’a conduite son léger goût pour la plèbe marine

  3. serait-elle jamais sortie de chez elle si elle avait eu la plus petite idée de ce qui allait survenir?

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