où, encore une fois, et peut-être un peu plus que d’habitude, tout ça n’est qu’une histoire de mots

Vous savez maintenant, lecteur, à quel point duplice* elle peut être, madame la marquise, affirmant ne pas avoir mis les pieds dans le bureau de feu son pauvre marquis de mari décapité et gardé au frais à l’institut médico-légal (et aux frais du contribuable, mais ça c’est une autre histoire), feignant l’émotion trop vive, écrasant quelques larmes, mentant outrageusement, comme elle a tout aussi bien pu le faire en affirmant être sortie la veille, aux environs de dix-sept heures. Heureusement pour elle, Lognon, fatigué par cette longue journée – une cinquantaine d’épisodes, tout de même ! – ne l’obligea pas à jouer très longtemps cette infâme comédie. Désireux de rentrer au quai des Orfèvres afin de pouvoir y réfléchir en paix – c’est du moins ce qu’il affirma à la veuve trop éplorée pour être honnête, car, comme le dit la sagesse populaire, si l’habit ne fait pas le moine, à malin malin et demi, et tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse – le commissaire se contenta de jeter un coup d’œil rapide dans le bureau, humant l’odeur de tabac froid qui imprégnait tous les objets présents dans la pièce, remuant quelques paperasses sans trop y croire. Il en avait assez de cette femme : cette arrogance, ce mépris qu’il pouvait lire dans chacun de ses regards, ce ton acide à chaque fois qu’elle ouvrait la bouche, et cette façon qu’elle avait de passer à côté de vous comme si vous n’existiez pas. Aussi Lognon se planta-t-il soudain devant Emma Saint-Nazère, veuve de la Bôle, et, affichant une mimique qu’il pensait lui donner un air pour le moins énigmatique, si ce n’est inquiétant, déclara en détachant chacune des syllabes qu’il prononça, croyant ainsi naïvement imiter son interlocutrice, et prendre une sorte de revanche sur la hautaine marquise qui, depuis sa plus tendre enfance – mais cette femme avait-elle un jour été tendre ? –, avait appris à transformer la langue en une sorte de repoussoir à piétaille : « Je-ne-vous-im-por-tu-ne-rai-pas-plus-long-temps, ma-da-me-la-mar-qui-se. Je-me-dois, ce-pen-dant, de-vous-in-for-mer-que-mes-col-lè-gues-de-l’i-den-ti-té-ju-di-ci-ai-re-vont-pro-cé-der-à-un-ex-a-men-at-ten-tif-de-vo-tre-ap-par-te-ment. D’ail-leurs, je-les-en-tends-qui-ar-ri-vent-dans-l’es-ca-lier. Ser-vi-teur, ma-da-me !… »

*Une marquise, ça mérite bien un néologisme! Et puis, tant de fois dupliquée, la pauvre. Alors, duplice…

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2 Réponses to “où, encore une fois, et peut-être un peu plus que d’habitude, tout ça n’est qu’une histoire de mots”

  1. Bien envoyé, Lognon !

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