Archives de Meung sur Loire

où la notion de bavure fait son apparition

Posted in Jean Valgrand, marquis, marquise with tags , , , , , , , , , , on février 9, 2010 by michel brosseau

Abasourdie depuis l’entrée en scène de cet énergumène quasi édenté qui déclarait se nommer Jean Valgrand (ce sourire qu’il avait affiché tout à l’heure, quelle horreur !), la marquise ne songeait nullement à sortir comme elle l’avait fait la veille, aux environs de dix-sept heures. Non, sa seule préoccupation était désormais de gérer la présence de cet individu bien connu des services de police et de certains milieux interlopes. « Valgrand ! C’est l’nom d’ma mère !… Jean, c’était une idée à Maigret… son père qui s’appelait comme ça !… Jean Valgrand !… Mais personne m’appelle par mon nom… Partout, c’est J.V. qu’on dit !… J.V. l’givré pour les intimes !… Mais trêve de déblatérations !… Aux faits !… Voilà!… J’ai conscience de ma part de responsabilité !… Si ! si !… J’ai ma part !… Parce que la voiture… Richard Lenoir, le boulevard… C’est simple, j’étais allé chez une connaissance à moi… L’épouse d’un militaire !… Mais chut !… Discrétion !… Que voulez-vous, c’est la nature…. Tel père, tel fils !… Mais moi, j’ai pas d’enfants, moi!… Non!… Bref!… Un officier qui fait crapahuter ses gars en Afghanistan… Vous connaissez l’Afghanistan ? C’est joli, là-bas… Enfin bref, j’ai un peu abusé, quoi… Moi, l’afghan, c’est… Comment on dit, déjà ? Mon péché mignon !… Enfin vous voyez, quoi ! J’vous fais pas un dessin… Avec le mari de la dame qui s’trouve sur place !… Bref ! J’abuse un peu… Je m’amuse aussi… Et paf ! comme ça m’arrive des fois !… Je gère pas bien !… Mal dans ma tête ! Ce gros con à chapeau qui r’vient sans arrêt ! Y m’cause mal… Y m’dit des trucs… C’est à cause de la pipe à beu, en fait… J’ai fixé la pipe, et j’l’ai vu qui apparaissait… et puis qui grossissait, qui grossissait… énorme qu’il était… J’ai trop pris d’trucs dans ma vie… Trop ! trop !… alors comme ça, des fois, j’disjoncte !… Il était là à m’asticoter !… J’entendais ma mère qui pleurait… L’horreur ! l’horreur !… Alors, ni une ni deux, j’t’ai foncé à l’appartement… Parce qu’il est à moi c’t’appartement ! Enfin, il devrait être à moi !… dégueulasse… l’avoir légué aux bonnes œuvres de la police !… rien à foutre que son gamin couche sous les ponts… merde, et la maison de Meung sur Loire ? J’aurais dérangé personne, là-bas !… mais non, que dalle ! Crève, Jeannot ! Crève ! Alors, vous comprenez, la voiture en contre-sens, c’était moi qu’y v’naient chercher, les poulagas… J.V. l’givré qui tapait son scandale !… Mais j’vous aid’rai à prouver qu’c’est une bavure ! J’vous aid’rai ! »

où Lognon, dans le bureau du patron, entend parler d’une vieille connaissance

Posted in flics et privés, marquis, marquise with tags , , , , , , , , , on janvier 31, 2010 by michel brosseau

Si Lognon sortit sous le regard flou d’Alfonsi qui aurait vivement apprécié qu’on lui serve un truc à boire, le regard assassin d’Emma qui, si ses yeux eussent été des armes à feu, aurait ressenti un plaisir certain à cribler de balles, et si possible d’un calibre imposant, le dos de ce fonctionnaire minable et arrogant, le regard compatissant de Décembre qui n’ignorait pas à quel point ces réunions impromptues chez le patron pouvaient parfois se révéler pénibles, la marquise, la veille, aux environs de dix-sept heures, avait quitté son domicile sans être aperçue de personne, ou c’est tout du moins ce qu’elle affirmait, de bonne ou de mauvaise foi, et que nous avons pris pour argent comptant depuis le début de ce récit. « Alors, mon bon Lognon, votre enquête avance, si j’ai bien compris ? Très bien! très bien !… Je ne vous ai pas fait venir pour que vous me rendiez des comptes. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous, commissaire… J’ai quelques petites choses à vous dire, enfin, façon de parler… Voilà, la mort accidentelle du marquis de la Bôle a fait réagir en haut lieu : monsieur le ministre de l’Intérieur vient de m’appeler, et vous comprendrez aisément que s’il a pris cette peine… En un mot comme en cent, la consigne est claire comme de l’eau de roche : que surtout rien de cette affaire ne s’ébruite dans la presse. Silence radio ! Ce que je vais vous dire maintenant ne doit à aucun prix être communiqué à qui que ce soit, même au sein de votre service. J’espère que vous réalisez combien ma confiance est grande, Lognon ! La voiture de police qui roulait à contresens et a déclenché ce fâcheux accident qui a coûté la mort au marquis de la Bôle, effectuait une mission quelque peu spéciale, si vous voyez ce que je veux dire… Elle n’avait rien à faire là, officiellement, tout au moins… L’intervention concernait le trop fameux Jean Valgrand… Vous saisissez maintenant : Jean Valgrand… boulevard Richard Lenoir… » Lognon comprenait en effet. Comprenait même trop bien. Qui, ici, n’avait pas entendu parler de Jean Valgrand ? Drôle d’énergumène… J.V. le givré, comme l’appelaient certains. Depuis qu’il était rentré d’Inde au début des années 80, J.V. venait régulièrement taper le scandale au numéro 152 du boulevard Richard Lenoir. Deux ou trois fois par an, les locataires de l’ancien appartement du commissaire Maigret avaient droit à sa visite. Et à chaque fois, J.V. se lançait dans son grand numéro : quand lui rendrait-on son bien ? Quand les œuvres de bienfaisance de la police judiciaire reconnaîtraient-elles qu’il est l’unique et véritable héritier ? Lui, fils d’Odette Valgrand, et enfant naturel du fameux commissaire Maigret ! Était-ce sa faute si son père n’avait pas su assumer cette paternité hors mariage ? Son laïus était au point, et Lognon avait déjà eu l’occasion de l’entendre, il y a quelques années, quand il était encore simple inspecteur dans le onzième. J.V. oubliait seulement de mentionner que son père avait tout fait pour qu’il rejoigne les rangs de la police judiciaire. Mais le petit Jeannot, comme l’appelait Jules durant ses discrètes visites au domicile d’Odette, n’avait pas su écouter ses conseils. Pire, il avait tout fait pour que son père souffre affreusement. Après des échecs répétés au baccalauréat, Jeannot était parti en stop jusqu’en Inde, ne donnant de ses nouvelles à sa mère que lorsqu’il avait besoin d’argent pour continuer le voyage. Fiché aux stups à son retour, il avait été le cauchemar de Maigret, à tel point que, lorsqu’il rédigea ses mémoires, il refusa de le mentionner, autant pour ne pas choquer sa femme qui, malgré tout, aurait sans doute pu comprendre, que pour éloigner de lui cette image funeste qui, comme il le confia parfois au vétérinaire de Meung sur Loire, entre deux parties de belote à l’auberge du Cheval blanc, avait littéralement gâché sa retraite. « Lognon, je connais les relations détestables que votre grand-père a pu entretenir avec Maigret, mais je sais que vous saurez faire passer l’intérêt de la police avant la défense de l’honneur familial. » Le commissaire hocha la tête. Décidément, cette affaire n’avait de cesse de se compliquer. Si en plus Jean Valgrand était mêlé à tout ça… « Patron, il faut absolument que je vous parle… »