Archive pour sandwiches

où chacun mastique sans que personne ne passe à table

Posted in flics et privés, marquise, Milan Moneste, Vanessa with tags , , , , , , , , , , , , , on mars 10, 2010 by michel brosseau

Mieux valait qu’Emma ne soit pas encore sortie de chez elle, retenue qu’elle était pas les sbires de l’Identité judiciaire, fouinant, collectant cendres et poussières, photographiant, lisant jusqu’à la moindre liste de courses écrite de la main de Vanessa, retournant, méthodiques, chacun des nombreux objets que comptait cet appartement quitté la veille, aux environs de dix-sept heures, par une marquise dont le visage témoignait, depuis qu’elle avait cessé de fredonner, d’une inquiétude croissante. Il était pourtant préférable, et de loin, qu’elle se trouve encore chez elle, à subir cette flicaille scientifico-inquisitrice, plutôt que d’avoir été déjà emmenée dans le bureau du commissaire Lognon. Aurait-elle supporté le spectacle de ces quatre hommes aux traits tendus par la fatigue et arpentant sans un mot les quelques mètres carrés de la pièce enfumée, possédés par cette même excitation que le fauve carnassier, lorsqu’enfin, après une traque longue et épuisante, il a la certitude que sa proie est désormais à sa merci. Qui n’aurait frissonné en entrant dans cette pièce mal éclairée où, le bruit des pas étant étouffés par la moquette, n’était perceptible que celui produit par ces quatre mâchoires en action, coupant et arrachant de coups de dents rageurs d’énormes bouchées de leurs sandwiches, tout entiers livrés à une mastication bruyante, enfournant comme s’il n’avait pas mangé depuis huit jours, engloutissant sans sembler prendre garde à ce qu’ils avalaient, bâfrant, eût sans doute dit la marquise, qui, elle, avait reçu, lors des dix années passées à l’Institut Notre-Dame de l’Estuaire, suffisamment de leçons de bonnes manières pour ne jamais sombrer dans ces abîmes de grossièreté alimentaire, passée maître en cette technique, si admirable pour les gens de plèbe et glèbe, de se nourrir sans sembler bouger la moindre mâchoire, et de boire à gorgées minimales et silencieuses, ce qui n’étaient pas le cas en ce moment des trois inspecteurs qui, Lognon préférant depuis toujours l’eau de Vichy à la bière – fallait-il voir dans ce détail la clé du succès des romans de Milan Moneste au cours des dernières années ? –, se partageaient, à eux trois et bruyamment, les demis alignés sur le bureau du commissaire ! C’est Lapointe qui, dernière bouchée avalée et lèvres essuyées d’un revers de manche, rompit ce qui n’était pas le silence, mais plutôt un brouhaha masticatoire : « Vous savez patron, avec tout le respect que je vous dois, mais… Convoquer la marquise, bon, c’est sûr… mais enfin… avec ses relations, tout ça !… et puis, on s’emballe, on s’emballe !… mais on n’est jamais à l’abri d’une erreur… »

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où une pendule peut vous emmener du côté de Valanjou

Posted in flics et privés, marquise with tags , , , , , , , , , , , , , on mars 9, 2010 by michel brosseau

Emma de la Bôle entrerait bientôt dans le bureau du commissaire, et on pouvait dire qu’elle était attendue de pied ferme madame la marquise sortie sur les coups de cinq heures pas plus tard que la veille – la veille pour encore un peu plus d’une heure, d’après la pendule qui ornait l’une des cloisons, cette pendule que Lognon regardait souvent avec un regard plein de nostalgie et d’émotions mêlées, seul héritage laissé par l’oncle Édouard à son neveu adoré, dernier objet que les huissiers n’avaient pas saisi chez cet inventeur incompris, génial et jusqu’au bout malmené par le vie, mais ça aussi, c’est une autre histoire, comme hier celle d’Amédée de Pornique, mais cette fois une histoire de laissé pour compte, avec du H majuscule quand même un peu, mais vous la raconter là, comme ça, maintenant, ce serait pas vraiment raisonnable, parce que ça nous retarderait encore un peu plus, et que vous autres, lecteurs, c’est peut-être pas ça que vous attendez, l’histoire d’un gars qui foire sa vie comme tout ce qu’il entreprend, ça correspond pas à vos mots-clés : si ça se trouve, c’est sandwiche que vous avez tapé, parce qu’un pique-nique en vue, une sortie scolaire du petit ou une randonnée pédestre à organiser avec l’amicale des joueurs de boule de fort de Valanjou. C’est parfois tellement surprenant comment on arrive sur une page. Un peu comme quand on lance la boule de fort, peut-être. Ça pourrait sûrement faire une belle image, ça, la boule de fort. Comment ça roule doux sur un plan incurvé. Qu’on ne sait jamais trop où ça va, et que ça finit par y aller quand même. Mais ça, c’est pas ce que vous attendez non plus, des réflexions plus ou moins vaines sur comment ça déboule, les pages, et comment ça vous mène. Jusqu’où ça vous emmène. Vous, vous voulez la suite, qu’Emma, elle entre et puis qu’elle réponde aux questions. Ou bien vous voulez une idée de sandwiches originale, du qui les étonnent les gars de Valanjou. Vous recrutez peut-être même jusqu’à Saint-Lambert du Lattay. Qui sait ?

où la nuit ne fait que commencer

Posted in flics et privés, marquis, marquise with tags , , , , , , , , , , , , , , , on mars 8, 2010 by michel brosseau

La nuit serait longue : tout un tas de sandwiches et de bières venaient d’arriver dans le bureau du commissaire Lognon, commandés tout autant par souci de la tradition polardière qu’en vue d’une longue et sans doute pénible confrontation avec madame la marquise veuve de la Bôle, née Saint-Nazère et prétendument sortie la veille aux environs de dix-sept heures. Bienheureuse marquise qui, à cette heure, fredonnait encore quelques chansons cajuns pendant que les sbires de l’Identité judiciaire retournaient tout son appartement – nous reviendrons plus tard sur cette prédilection pour la chanson d’expression francophone des territoires d’Amérique, ainsi que la dénommait son défunt marquis de mari à la langue si bien formatée par l’administration publique, prédilection qui s’explique (faisons bref !) par l’histoire tourmentée de la famille Saint-Nazère au moment de la Révolution française, René-Edgar de la Civelle Saint-Nazère ayant émigré en Louisiane afin d’y retrouver son cousin Amédée de Pornique, propriétaire terrien et esprit éclairé, auteur d’un méconnu mais pourtant si admirable opuscule sur les chants des esclaves africains qui travaillaient sur ses terres, et dont il avait su remarquer le caractère si profondément élégiaque. Mais développer davantage cette magnifique saga pleine d’exotisme, de sueur, de sang et de larmes, cette histoire familiale qui croise l’Histoire, la terrible, la tragique, nous éloignerait trop longtemps de notre pauvre Emma qui, se berçant intérieurement d’une douce mélopée créole, ne se doutait pas que l’inflexible Lognon avait donné ordre à ses collègues de ramener la marquise au quai des Orfèvres dès la perquisition terminée. Elle aimait ça la musique ? Et bien, on allait la lui faire « à la chansonnette » !…