Archive pour réminiscences

où le privé est doué d’étranges réminiscences

Posted in collectif Burma, flics et privés, marquise, Yann-Erwann with tags , , , , , , , on février 7, 2010 by michel brosseau

Au même moment, tandis que la marquise tétanisée par la peur regrettait de ne pouvoir sortir comme elle l’avait fait pas plus tard que la veille, en gros à la même heure, Doumé approchait, de sa démarche nonchalante et légèrement chaloupée, le domicile du dénommé Binet. Celui-ci, fidèle au poste, alternait coup d’œil au rond de serviette qu’il fabriquait sur son tour à bois, et coup d’œil à ce qui se passait dans la rue et les immeubles en face. À peine eut-il aperçu le privé qu’il ouvrit sa fenêtre et lui fit signe. Trop heureux de causer, sans doute. Et puis, curieux comme il était, espérait certainement obtenir quelques tuyaux sur ce voisin en survêt’ chez qui il se passait tout de même des drôles de trucs. « Dame ! Vous comprenez, c’est pas tous les jours qu’il se passe des choses palpitantes comme ça dans le quartier… Alors, quand j’vous ai vu… » Drôle d’allure ce Binet. Un front chauve sous une casquette américaine à la visière relevée. Petits yeux. Nez busqué. Et un collier de barbe blonde qui contournait sa mâchoire. Collier tout fin. Drôle d’idée d’allonger ainsi un visage qui l’était déjà suffisamment. Un type pas banal, c’était certain. D’ailleurs, plus il l’observait et plus Alfonsi se disait qu’il l’avait déjà vu quelque part. Mais où ? Bizarrement, il associait ce retraité parisien à une cuite au calva. Mais peut-être est-il utile, avant d’aller plus loin, d’expliquer ici que la mémoire de Doumé avait développé, au cours de ses années d’éthylisme invétéré, d’étranges facultés, au moyen desquelles il s’avérait capable de retrouver tous les détails des affaires dont il avait eu la charge, et ce simplement en avalant le breuvage qui leur était associé : ainsi avait-il vu remonter à sa mémoire, et ça pas plus tard que la semaine précédente, tandis qu’il se rafraîchissait d’un rouge ordinaire à un comptoir qui ne l’était pas moins, les moindres circonstances d’une sordide histoire d’impayés, qu’il croyait oubliée depuis des lustres tellement elle présentait peu d’intérêt. Et pourtant, il avait suffi qu’il avale quelques gorgées de ce même picrate qu’il consommait alors sans aucune modération, pour qu’aussitôt, précise, claire et impérative, s’immisce de nouveau en son esprit toutes les pièces du dossier. « Dites moi, m’sieur Binet, vous auriez pas vécu un temps en Normandie, par hasard ? » L’homme au tour le regarda d’un air surpris : « Ah, non… Parisien d’puis toujours… Mais, pourquoi vous m’demandez ça ? Le gars, là, avec son survêtement pis ses raquettes, il était donc pas breton ? Parce que la p’tite dame, là, qu’était souvent avec lui, il m’semblait qu’elle l’appelait mon Yann-Erwann par ci, mon Yann-Erwann par là… Oh ! non pas qu’j’écoutais, mais vous comprenez, aux beaux jours avec la fenêtre ouverte, quand le tour est éteint et qu’il y a moins d’circulation, on a beau pas chercher à écouter, on entend quand même !… Ah! j’me souviens bien: Yann-Erwann, qu’elle l’appelait… C’est pas breton, ça, Yann-Erwann ? »

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