où il est question d’une insurrection au pays de la fiction

Ayant vidé d’un trait son verre de Chartreuse et soigneusement curé sa pipe, Lognon qui ne savait pas encore à quel point il était idiot d’ainsi gaspiller de si précieuses minutes, commença enfin: « Vous comprenez, Milan, s’il s’agissait seulement d’une marquise sortie à cinq heures, je crois que je n’aurais pas eu besoin de vos lumières… Mais là, j’avoue être un peu dépassé, d’un point de vue conceptuel, s’entend… Parce que, comme disait l’oncle Edouard, le concept n’est rien sans l’expérience, et vice-versa… » Mais allons droit au but, assez de parlotes, résumons les propos et actions de l’enrhumé! En bref, le commissaire expliqua qu’il était plus que perdu dans cette affaire, pour reprendre son expression, toute de tiroirs et de double fonds, puis fit lire à Moneste la lettre du collectif Burma afin qu’il lui livre son interprétation. Au fur et à mesure qu’il découvrit la prose revendicatrice de la mystérieuse organisation, le visage de Moneste se tendit de plus en plus. Ayant redonné le papier à Lognon, il le regarda droit dans les yeux pendant quelques instants, avant de déclarer : « Je n’aime pas ça ! Non, je n’aime pas ça du tout !… Cette lettre, si vous me permettez, pue l’insurrection. Et une insurrection de la pire espèce, parce que difficilement contrôlable !… Étrange ! Je vous citais à l’instant cette mésaventure qui m’était arrivée avec cette danseuse du Picratt’s et maintenant, cette lettre… Incroyable !… » Le commissaire le regardait s’agiter dans son fauteuil sans bien comprendre ce qui se passait. Certes, la situation était grave et la mission qu’on lui avait confiée d’une extrême importance, mais de là à blêmir et trembler de tous ses membres comme le faisait en ce moment Moneste… Et quel rapport avec cette danseuse nue du Picratt’s ? « Mon cher Lognon, je vais tenter d’être le plus clair possible… Mais tout d’abord, je tiens à vous dire qu’il va vous falloir être courageux… Très courageux !… » Comme à chaque fois qu’il se trouvait confronté à une situation de tension, le commissaire se moucha bruyamment. « Je suis prêt, Milan, je vous écoute. » « Vous êtes en train de passer de l’autre côté, Lognon… De l’autre côté ! Comment dire ? Vous avez remarqué ? Ce concept de révolution rhétorique !… C’est signé ! C’est signé !… Seuls des êtres de fiction ont pu écrire de pareils propos. Pour moi, il n’y a vraiment aucun doute là-dessus… Autrement dit, vous voilà dans une situation inédite… Oui, inédite est le mot qui convient !… Pour la première fois, vous vous trouvez confrontés à des êtres de fiction avant même que je ne transpose en roman l’une de vos enquêtes. Vous me suivez ? Et moi, je ne connais qu’une solution pour parvenir à ne pas se trouver embarqué définitivement dans le monde de la fiction. Et vous le connaissez vous aussi, désormais… Il faut se débarrasser d’eux sans ménagement, comme j’ai malheureusement dû le faire avec cette petite du Picratt’s… Il faudrait les éliminer, Lognon… Les éliminer pour que vous demeuriez, comme vous l’avez fait jusqu’à présent, avec un pied dans la réalité et un autre dans le réel… Ils veulent vous tirer à eux, Lognon, et je dois vous avouer que dans le cas présent, je ne peux rien pour vous… Il faudrait que je connaisse au moins leurs noms… Et alors, peut-être, à condition qu’ils ne soient pas trop nombreux, pourrais-je écrire un roman où un à un les éliminer… Ou peut-être quelques nouvelles !… Mais tout ça prendrait du temps. Peut-être trop de temps ! Il faut agir vite, Lognon ! Très vite ! »

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4 Réponses to “où il est question d’une insurrection au pays de la fiction”

  1. encore faudrait-il que la part créature de fiction de Lorgnon lui laisse la possibilité d’agir

  2. en effet! qui l’emportera du réel ou de la fiction chez l’enrhumé? et sa réalité ne relève-t-elle pas en grande partie elle aussi de la fiction?

  3. Ah mais comme aussi bien la nôtre de réalité, auteur, commentateurs de tous poils, et autres lecteurs assidus ou pas… Qui va l’emporter ? La réalité sans doute, mais qui oserait parier sur elle ? Qui oserait miser sur la réalité (un exemple au hasard) du chef d’un Etat bourré de tics ? Ou d’un président du conseil vulgaire et grossier, ignoble et riche ? Qui veut, d’ailleurs, encore jouer ? L’espoir faisant, comme dirait la maxime, vivre, je continue à respirer… en attendant la suite (j’ai bon espoir)

  4. […] pas pressenti le danger que représentait votre implication dans cette affaire. Vous m’avez même confié votre trouble. J’avais alors tenté de vous mettre sur la piste, de faire tomber un pan du voile afin que vous […]

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