où le commissaire Lognon ouvre une porte (ou tout du moins commence-t-il à le faire)

Le commissaire Lognon n’était pas encore entré dans son bureau – sa main posée sur la poignée de la porte, toujours cet étrange sourire aux lèvres, ce même sourire qu’il affichait la nuit dernière, regardant couler la Seine avant de rentrer au Quai, comme s’il savait déjà, comme s’il avait enfin compris, ou comme s’il pressentait que tout allait bientôt s’emballer, que l’enquête allait entrer dans cette phase qu’il connaissait bien – celle qu’il préférait peut-être, parce que rapide et déroutante – ce moment où les événements s’enchaînaient comme autant de révélations, où les paroles se chargeaient de tant d’échos, que tout à coup le mystère se dissolvait pour laisser la vérité prendre corps, instant magique où il suffisait de se laisser porter, où victimes et suspects, soudainement happés par tous ces détails signifiants accumulés depuis le début de l’affaire, trouvaient enfin un rôle à leur taille, héros tragiques courant effrénés rejoindre leur destin – ô combien l’oncle Édouard parlait-il d’or lorsque, sur son lit de mort, – dernière attention envers son neveu bien aimé, dernière marque d’affection et de générosité à l’égard du jeune Lassoupâh, alors seulement à l’aube de sa carrière – il qualifiait de modernes Labdacides ceux que d’autres, moins conscients des terribles enjeux qui se profilent derrière les enquêtes policières, nomment malfrats, criminels ou assassins, usant de ce vocabulaire étriqué où rien ne transparaît de la foisonnante et effrayante matière humaine, aussi complexe et fascinante que ce motif géométrique que Lognon aimait à contempler rêveusement dans ses moments de solitude, entrelacs de courbes qui ornaient cette bague ramenée du Bouthan par l’oncle Édouard, et sur laquelle ses yeux venaient de se poser tandis qu’il actionnait la poignée de la porte – regard incertain et tellement acéré de ces moments de fatigue extrême – quand il entendit cette voix que le manque de sommeil transformait en une sorte d’écho incertain et ouaté, voix haut perchée et stridulante, voix portée par ces lèvres qui s’approchaient inexorables – pourquoi ne voyait-il qu’elles ? – lèvres charnues et recouvertes d’un rouge à lèvres mat – pourquoi carmin s’imposa-t-il à sa conscience, lui qui depuis toujours était daltonien ? – lèvres vibrantes, bruyantes, et qui laissaient régulièrement apercevoir les dents d’une blancheur éclatante de – mais, sans doute, lecteur perspicace, l’avez-vous deviné – la nièce d’Emma de la Bôle, marquise de son état, néanmoins veuve, et sortie deux jours plus tôt aux environs de dix-sept heures.

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