où il est question de mort et de fiction

Évanouie, la marquise sortie la veille à dix-sept heures, affolée et hautement perplexe, Sofia Aldobrandi (c’est du moins ainsi qu’elle prétendait s’appeler…), assoiffé et l’esprit pire que tourneboulé, Doumé Alfonsi, remballant son flingue dans sa poche parce que convaincu que les spectres ne craignaient pas les balles, et toujours aussi enrhumé le commissaire Lognon, balbutiant, le mouchoir à la main, quelques mots incompréhensibles, tandis que Milan Moneste le faisait entrer dans sa pièce à vivre puis l’invitait à s’asseoir. « Savez-vous, mon cher Lognon, que de tous mes personnages – et dieu sait si, au cours de ces quatre décennies d’écriture, j’ai pu en créer, des personnages ! – vous êtes le seul que j’aie autorisé à me rendre visite. Vous bénéficiez là d’un privilège certain, commissaire. Vous m’êtes devenu tellement familier au cours de toutes ces enquêtes. Vous vous souvenez de la première ? Casses crades en cascades*, vous vous rappelez ? Vous aviez une meilleure santé, à l’époque. » Lognon se contentait d’opiner du chef, comme à chaque fois qu’il venait ici. « C’est étonnant, la relation qui nous unit, même s’il existe dans la longue histoire de la littérature, des cas sinon similaires, tout du moins proches. Tenez ! Balzac, alité et mourant, quel médecin souhaite-t-il voir venir à son chevet ? Un grand nom de la médecine de cette époque ? Que nenni ! Il demande que vienne le soigner l’une de ses propres créations : il réclame Bianchon, le doux et gentil Bianchon, l’idéaliste Bianchon… Vous vous rendez compte, cette abolition de la frontière entre réalité et fiction à l’heure même de la mort. Ça donne à réfléchir, tout de même… Hein ! si la mort n’était qu’une bascule vers la fiction… vers le langage… n’être plus que mots… les mots des autres… et quelques mots que vous n’avez pas eu le temps de piétiner à temps et qu’on vous attribue… » Lognon se contentait de fumer sa pipe en silence les yeux mi clos, ce qui, il le savait, donnait l’impression non seulement qu’il comprenait ce dont on lui parlait, mais qu’en plus, il se livrait lui-même à de profondes réflexions. « Je ne sais trop si je dois vous en parler, commissaire, mais, il m’est arrivé, il y a une dizaine d’années, une drôle d’histoire avec l’un de mes personnages – quand je dis drôle, façon de parler !… Un personnage secondaire, pourtant… Je ne sais pas si vous souvenez, c’était dans Tripes tease*… Cette fille qui bossait au Picratt’s, au coin de la rue Fontaine et de la rue Pigalle… Ça vous dit quelque chose ? » Et comment qu’il s’en souvenait ! La première enquête où, enfin, il n’avait pas vu le gros Maigret débarquer de son pas lourd, avec cette façon de jouer la pitié qui ne faisait pas illusion deux minutes… La première fois où Lognon avait pu enfin s’affirmer comme un enquêteur de talent… « Mais je parle, je parle, et je ne vous ai encore rien offert… Vous prendrez bien un petit apéritif, monsieur le commissaire ?… »

*aux éditions de l’Équinoxe amer

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