où le lecteur se montre généreux mais bavard

Alfonsi quitta le quai des Orfèvres aux environs de dix-sept heures, soit, comme il s’en fit la réflexion amusée, vingt-quatre heures après que la marquise ait cru bon de sortir de chez elle dans l’espoir de retrouver son amant tennisman et breton sur les quais de la gare Montparnasse. D’ailleurs, c’est là qu’il se rendait, notre détective à la triste allure, le faciès amoché et l’imper déchiré. Ou du moins dans le quartier. Parce qu’il avait eu le temps de gamberger pendant que l’enrhumé était à se faire remonter les bretelles dans le bureau du grand patron : Binet l’avait bien emberlificoté, le pauvre Décembre. Décidément, la flicaille aujourd’hui n’était plus ce qu’elle était. Pas même capté que le vioque, qui décollait pas de sa fenêtre de la journée, avait certainement vu ses assommeurs sortir, et sans doute même rentrer. C’était lui qu’il allait de ce pas retrouver afin de le cuisiner. Le temps d’un godet au bar de l’Univers – le demi y était à un tarif raisonnable, et, foi d’Alfonsi, tout à fait correct – et zou, chez Binet. Quand il entra, le patron qui essuyait ses verres au fond du café ne le salua pas plus qu’il ne l’avait fait la fois précédente. Un misanthrope ! Pas comme le gars qui se tenait accoudé au bout du comptoir, l’ordi portable fièrement porté en bandoulière. Le seul client, certes, mais d’un air réjoui comme on n’en voit plus guère. Sourire béat jusqu’aux oreilles, et puis accueillant avec ça. Un signe de la main au détective à la triste allure aussitôt qu’il l’avait aperçu. À croire qu’il le connaissait. Alfonsi passa mentalement et cependant rapidement en revue son fichier clients, mais non, inconnu au bataillon. Pourtant, n’avait pas rêvé : venait bien de l’appeler par son nom… « Un grand honneur de vous rencontrer, m’sieur Alfonsi !… Vous prenez quèque chose ? Mais si, mais si… On sait c’que c’est qu’la soif !… À c’t’heure-là, vous prenez quoi ? Suze, bière, bourbon ? Parce que moi, j’vous connais, hein ! J’les suis vos aventures… Quand j’ai cinq minutes au bureau, hop ! un tour chez la marquise… Je cause, je cause, mais dites-donc, ils vous ont drôlement arrangé chez le Yann-Erwann… Parce que, vous comprenez, ça fait pas pareil de lire, et pis d’voir comme ça !… Ah les salops !… Comment qu’ils s’appellent, déjà ? Collectif Burma… Des gauchisses, non ? Mais avec tout ça, vous m’avez toujours pas dit c’qui vous f’rait plaisir d’vous envoyer derrière la cravate… Un demi, vous êtes sûr ? Parce que, si c’est d’autre chose que vous avez envie… Sûr ? Alors deux pressions, s’te plaît… Ah ! quand j’raconterai ça à ma femme… Elle me croira pas, si ça s’trouve !… J’ai rencontré Doumé, qu’j’lui dirai… Parce qu’elle aussi, elle suit le feuilleton, tous les jours… Et c’est qu’elle aime bien ! Une accro, ouais, une accro… Ça vous embête si j’vous appelle Doumé ? Allez, santé !… On a beau dire, mais une p’tite mousse, quand même… Si j’osais, j’vous d’mand’rais bien un truc !… C’est au sujet de la Marie-Mathilde… Elle est comment ? Physiquement, j’veux dire… Parce qu’on en entend parler, mais on la voit jamais, alors évidemment, on s’pose des questions… C’est comme Lognon, c’est quand même pas son vrai nom !… Il s’appelle comment dans la vraie vie, hein ? Il s’appelle comment ? Mais j’comprendrais très bien qu’vous m’répondiez pas… Ça m’f’rait plaisir, mais… Vous r’prenez quèque chose ? Allez, une p’tite mousse !… » Alfonsi accepta une seconde bière, trop heureux de picoler à l’œil, se contentant d’hocher la tête d’un air mystérieux à chaque nouvelle question. C’était à coup sûr la meilleure posture à adopter. Parce que, de toute évidence, le bavard en face de lui n’était pas de taille à soutenir les terribles révélations qu’il aurait pu lui faire sur la suite de ce feuilleton. Aussi, demi avalé, lèvres essuyées d’un revers de manche crasseuse et déchirée, Doumé quitta le bar de l’Univers, non sans avoir, plus énigmatique que jamais, adressé à son généreux lecteur cette phrase qu’il accompagna d’un clin d’œil : « Parfois, le silence est d’or, les cadavres exquis, et les vases communicants… »

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2 Réponses to “où le lecteur se montre généreux mais bavard”

  1. mais va bien falloir que nous les supportions, du moins je l’espère, les terribles révélations, nous les fans d’Alfonsi (enfin de lui pas seulement)

  2. on va peut-être même avoir du mal à attendre… enfin nous verrons…

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