où, paradoxalement, le commisssaire Lognon parle davantage que madame la marquise

Une fois déglutie la dernière miette du jambon beurre, et ce grâce à l’aide d’une grande lampée de bière, la marquise, peu habituée à ce genre de nourriture mais néanmoins, comme elle l’écrira sans doute plus tard dans ses Mémoires, absolument charmée par ce pique-nique impromptu dans les locaux de la police, retrouva non pas ce teint de pêche dont elle avait le secret et qu’elle affichait encore fièrement la veille lorsqu’elle était sortie aux environs de dix-sept heures, mais tout au moins un visage un peu plus présentable. Assis en face d’elle, le commissaire Lognon se balançait nonchalamment sur son siège, les yeux perdus dans la fumée de sa pipe, instrument fumatoire qu’Emma l’avait aimablement autorisée à allumer du fait de la continuelle tabagie de son défunt mari de marquis qui, la veille encore, etc. Après quelques instants d’un silence gêné, la marquise enfin rompit la glace, lançant comme on se jette à l’eau : « Je vous dirai tout, monsieur le commissaire, absolument tout ! Mais à une seule condition : que vous me juriez sur ce que vous avez de plus cher au monde de ne jamais rien révéler à quiconque. Jurez-le-moi, commissaire, je vous en prie ! Commissaire, ne soyez pas insensible à la demande d’une veuve ! » « Allons, allons ! Du calme !Dites-moi plutôt ce que vous avez à me dire ! Et surtout, sans rien omettre, hein !… » La marquise se lança alors dans une longue complainte au sujet d’une certaine presse qui, peu scrupuleuse, n’hésitait pas à bafouer ce qu’il y avait de plus beau et de plus pur dans le cœur d’une femme, etc. J’ose espérer, lecteur, que vous avez saisi les raisons de ses circonvolutions oratoires et où elle voulait en venir, au bout du compte. D’ailleurs, même le commissaire l’avait compris. Posant sa pipe sur l’un des nombreux dossiers qui traînaient sur sa table de travail (car, si, sur de nombreux points, l’oncle Edouard avait eu une influence tout à fait positive sur le jeune Lognon, le fantasque inventeur lui avait en revanche transmis le déplorable exemple d’un désordre sans bornes), l’homme à l’épatant appendice nasal déclara d’une voix qu’il voulut bourrue, mais qui ne fut que nasillarde : « Inutile de vous fatiguer, madame la marquise. Vous avez été aperçue, hier soir, sur les quais de la gare Montparnasse. On a beau dire, mais la vidéo-surveillance, ça a tout de même du bon ! Sur les quais, oui, madame. Gare Montparnasse. Ne niez surtout pas, nous avons récupéré une copie des enregistrements. On vous y voit, en train de déambuler, visiblement inquiète, pendant toute la soirée. Vous n’avez quitté la gare que passé onze heures. Et cela, après avoir arpenté les quais chaque fois qu’arrivait un train en provenance de Brest. Le nierez-vous ? Et ce n’est pas fini, ma pauvre dame. Une autre révélation : l’un de mes inspecteurs, tout à l’heure, pendant que nous nous acheminions ici, m’a envoyé un texto, que je vous cite mot pour mot… Disparition Le Bris Yann-Erwann. Vous voyez que je ne vous cache rien, moi ! Disparu, monsieur votre professeur de tennis. Un homme charmant qui, comment dire, poussait semble-t-il le dévouement pédagogique jusqu’à vous recevoir chez lui plusieurs fois par semaine. Ne dites surtout rien ! Décembre, c’est le nom de mon inspecteur, m’a fait brièvement son rapport, pendant que je vous laissais appeler votre avocat et je ne sais quel directeur de cabinet du ministère de je ne sais quoi !… Ah ! La donne change, madame la marquise ! Finis les airs hautains et le mépris affiché ! Encore une fois, surtout ne dites rien !… Écoutez plutôt ce que m’a confié Décembre : alerté par la boîte aux lettres remplie à ras bord du dénommé Le Bris, il a interrogé un de ses voisins. Oh ! Vous le connaissez certainement. Au rez-de-chaussée de l’immeuble d’en face, un petit bonhomme plutôt âgé qui passe ses journées derrière sa fenêtre, soi-disant en train de bricoler sur son tour à bois. Me dites pas que vous ne l’avez jamais vu ! Lui vous connaît, en tout cas. Il vous a vu souvent avec le monsieur sportif, un grand gaillard toujours en survêtement… Vous alliez parfois manger au restau chinois qui fait le coin, d’après lui. Hé ! hé !… La donne change, madame la marquise, la donne change ! Surtout que c’est pas fini ! Ça ne fait presque que commencer !… » Là, le commissaire retira une pipe froide du présentoir qui ornait sa table de travail et, avec application, en emplit le fourneau. « C’est pas fini !… Et non !»

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3 Réponses to “où, paradoxalement, le commisssaire Lognon parle davantage que madame la marquise”

  1. mon Dieu se dit la marquise va-t-il finir par me dire une chose que je ne sache pas ?

  2. C’est Martine Sonnet qui va être contente : la marquise en sa gare… Tout ça pour aller cherche YELB (il a aussi un patronyme étonnant et voyageur celui-là, mais bon, passons) (Lognon je savais qu’il avait tous les atours du salopard, je le reconnais – viendrait pas de Siam ou quelque chose celui-là, ou son père ou son oncle Edouard ?) (on voit bien l’allusion pour son adjoint, certes, mais aussi lorsque Jean Gabin, qui joue le rôle de Grandgil, l’artiste peintre, crie dans La Traversée de Paris « Jambier, 45 rue de Poliveau, ce sera 5000 francsz, Jambier!!!? « ou quelque chose dans le style et que Jambier Louis de Funès fait ses grimaces) (va falloir trouver un casting pour ce feuilleton, hein)

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