où le lecteur se retrouve dans une position inconfortable

Alfonsi sortait du bistrot, ou du moins allait le faire, car toutes les sorties ne sont pas identiques à celle effectuée la veille aux environs de dix-sept heures par madame la marquise, veuve de La Bôle. Emma, en effet, avait en quelque sorte bénéficié d’un régime de faveur : personne n’était à ses trousses quand elle était sortie, pas même vous, lecteur. Chacun l’avait plus ou moins oubliée la marquise. Tellement longtemps qu’il ne lui était rien arrivé de palpitant. Alors, à quoi bon la suivre ! Elle était plus ou moins tombée en déshérence, il faut bien l’avouer, à force de jouer la coquette, et ce notamment en multipliant les fausses sorties. Et puis, elle était devenue, ces derniers temps, tellement discrète (certains sont même allés jusqu’à la qualifier d’insipide), que personne n’aurait cru possible de la retrouver prise dans le tourbillon d’une pareille aventure. C’est ainsi que, la veille, elle avait pu sortir sans personne accroché à ses basques, libre d’aller et venir sans témoin. Pas comme ce pauvre Alfonsi ! Qui s’apprêtait à franchir la porte du bistrot mais tout à coup s’était arrêté. Le temps d’allumer une nouvelle cigarette et il se retournait en direction du comptoir. Dégageait la fumée de ses poumons tout en vous fixant. Oui, vous lecteur, installé là au comptoir, avec votre café trop chaud, et pas même de monnaie dans la poche, juste un gros biffeton, et qui, pour cette raison, il n’y a pas plus d’une minute, vous demandiez ce que vous alliez faire, inquiet de laisser filer Alfonsi (parce que, bon, le temps d’attirer l’attention du patron et qu’enfin, après qu’il vous ait enfin vu ou entendu, il vous rende la monnaie sur votre billet…), mais pas précisément ravi à l’idée de laisser un pourboire aussi délirant à ce type bedonnant et moustachu qui vous a à peine répondu quand vous l’avez salué à votre entrée dans son bar… Mais toutes ces considérations vous paraissent bien futiles désormais. Pas de doute : c’est bien vous qu’il regarde, Alfonsi. À part le patron, il n’y a que vous de ce côté-ci de la salle. Encore une bouffée et le privé s’avance, clope au bec, tout en faisant craquer ses phalanges. Le voilà tout près de vous, ses yeux noirs plantés dans les vôtres, son haleine alcoolisée vous incommode quelque peu… Après qu’une quinte de toux vous ait secoué l’échine, Alfonsi écrase son mégot sur le carrelage, prolongeant quelques instants encore son silence lourd de menaces, se décidant enfin à prononcer cette phrase que vous n’êtes pas prêt d’oublier, mais que vous ne noterez jamais dans votre carnet à citations que vous tenez si scrupuleusement au cours de vos lectures : « Dis-moi, tu comptes me suivre ainsi, pas à pas, encore longtemps ? »

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4 Réponses to “où le lecteur se retrouve dans une position inconfortable”

  1. c’est un plan à se faire ratatiner la gueule, parce que il se pourrait que le type du zinc soit du comité et qu’il sorte son 357 Magnum, enfonce un peu méchamment le canon plutôt vers les molaires droites du corse tout en lui disant : « et toi de quel droit tu me tutoies, espèce de fils de pute ? » avant de lui en coller une direct qui va aller se ficher dans le plafond de l’Univers, tout en dégueulassant un peu tout ce qui se trouve aux alentours (on sait que, par nature, les types du comité sont tous des gauchers, évidemment);
    soit c’est juste le spécialiste des chiens écrasés du nouvel obs Paris, qui fatalement connaît l’ex-îlien, et qui lui dirait : « oh allez Doumé quoi, sois sympa, t’sais bien queuje bosse, quoi merde, tu reveux une mousse ? ».
    Y’a d’autres éventualités. Mais en tout cas, je sais pas si vous savez, auteur, mais on ne fume plus dans les cafés de nos jours, qu’on soit Alfonsi ou quoi (en même temps rien ne dit que l’affaire devrait être contemporaine) (on pourrait tout à fait se trouver le mardi onze septembre 2001) (ça changerait un peu la donne ?) (on n’en sait rien, mais ce genre de détail, va falloir y penser) (la piste est pas mal)

    • J’ai bien l’impression d’avoir été sacrément imprudent en situant l’action en 2007 (voir épisode du 7 janvier où la date apparaît relativement à une précision quant à la possibilité d’une réduction d’impôts suite à l’emploi d’une domestique…). En même temps, il devrait bien être possible de trouver une pirouette pour éviter pareil risque d’anachronisme!
      Quant à la réaction du type au comptoir, il est vrai que nous sommes face à une multiplicité quasi infinie de réactions, celui-ci étant un lecteur, lequel peut en effet appartenir au collectif Burma. et alors…

      • Ca peut aussi être une clause de style, l’adresse au lecteur hein… je me disais qu’il y avait une précision de cet ordre, quelque part (mais je n’ai pas relu, et je ne suis pas l’auteur du bazar – même si, avec plaisir je vois qu’il m’arrive de contribuer au « corps » de ce feuilleton…

  2. […] lui coller un pétard sous le nez, ou carrément inspecter ses caries à l’aide du canon de son 357… « Non, Doumé (c’est ainsi que ses intimes l’appelaient, et par là-même occasion […]

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